Dhafer Youssef, l’interview

Dhafer Youssef - Walkzine / AHT

Il y a de ces concerts qui vous marquent toute une vie. Celui de Dhafer Youssef le 11 octobre 2010 à La Cigale (Paris) en fait partie. Maîtrise instrumentale et vocale déconcertante. Interprétation bouleversante… S’en sont suivies de multiples opportunités de revoir ce magicien des sons sur scène, notamment lors de sa collaboration avec le London Symphony Orchestra au Barbican de Londres en avril 2014 ou bien encore au Teatro Coliseum de Barcelone en avril 2015… et la conclusion que cet oudiste, vocaliste et compositeur tunisien nous livre à chaque fois une prestation tout aussi hypnotisante qu’unique. L’artiste, qui accorde peu d’interviews, a accepté de se confier à Walkzine. Un moment privilégié, tout en douceur et en simplicité… L’occasion d’évoquer son rapport à la musique, au son, de partager ses questionnements, ses inspirations et ses valeurs.

Dhafer, quel a été ton premier contact avec la musique ?

Je viens d’une famille qui n’a rien à voir avec la musique. L’unique contact que j’avais avec la musique c’était l’école coranique. Mon grand-père était un chef et mon arrière grand-père était un muezzin. Je viens donc d’une famille qui ne fait pas de la musique pour la musique, mais qui interprète des chants religieux, qui récite le coran et j’ai vécu cela comme ma première approche de la musique… Plus tard, j’ai écouté la radio… Je voulais apprendre un instrument alors que je viens d’une grande famille, plutôt pauvre. Je n’ai pas eu la possibilité que mon père m’achète un instrument, je n’aurais même jamais osé le lui demander. Du coup, j’ai essayé de construire mon propre instrument, pour jouer ce que j’écoutais à la radio ou un peu partout. ça a commencé comme ça…

Ensuite, j’ai rencontré un voisin qui revenait d’Europe et qui avait ramené une petite guitare classique pour son neveu et une guitare professionnelle pour lui. Au début, il m’a prêté la guitare en plastique – j’étais content, je jouais beaucoup avec – et puis, il m’a prêté l’autre. Un jour, j’ai décidé d’apprendre le oud et je suis allé à la maison de la jeunesse à Téboulba, où l’on m’a dit « Non, tu as une belle voix donc tu vas chanter ». Moi, je voulais juste jouer du oud !… Un ou deux ans d’apprentissage plus tard, ces mêmes personnes qui au départ refusaient que j’apprenne le oud, voulaient étudier avec moi ! (…) Je pense que l’on naît musicien. On ne pense pas à ce que l’on va être, on est ce que l’on va être. C’était une histoire d’amour avec le oud, ça ne s’explique pas.

Pour ceux qui ne connaissent pas le oud, pourrais-tu nous présenter cet instrument ?

C’est un luth. Aujourd’hui en Europe, on a le luth baroque et la guitare, bien sûr. Le oud c’est un instrument à doubles cordes. Sur le mien, il y a sept cordes, six doubles et une corde basse. La caractéristique du son est qu’il y a deux cordes qui sont au même diapason, et ça change de la sonorité de la guitare ou du luth. Les deux cordes sont comme des êtres humains. Même si tu les accordes, elles ne sont jamais identiques, et c’est cela qui est intéressant. C’est proche, ça ne gêne pas mais ça créé une sonorité unique.

Parmi les joueurs de oud, je pourrais notamment citer Anouar Brahem qui est un copain mais en même temps une inspiration totale. Et puis, il y a le jeune égyptien Mohamed Abozekry en qui je crois beaucoup.

Tu sembles avoir une obsession de la « sonorité ». Je lisais que lorsque tu étais plus jeune, tu aimais chanter dans des lieux que tu affectionnais particulièrement de par la résonance qu’ils provoquaient.

Oui, j’aimais chanter dans la cuisine de ma mère, dans la salle de bains, dans le hammam, dans la mosquée… En face de notre maison, il y a un hammam et l’entrée est magnifique. Je suis souvent allé là-bas pour chanter, parce qu’il y a un écho. A la mosquée, j’essaie d’y aller lorsqu’il n’y a pas de gens pour vraiment chanter le coran. En fait ce ne sont pas les textes qui m’intéressent, mais la sonorité. J’ai un rapport au coran véritablement musical, plus que religieux. La religion pour moi c’est la musique. Je n’appartiens pas à une nation parce que je suis né musulman et arabe. Je pense qu’avec la musique, tu n’as pas de barrière. Je suis fier d’être arabe, j’ai un grand respect pour les gens qui pratiquent la religion, mais je partage moins qu’avec un européen, un sud-américain, un africain, un indien…

Tu parles de partage, une valeur que l’on retrouve notamment dans tes collaborations musicales.

J’existe simplement parce que je fais des échanges musicaux, avec des jazzmen, des musiciens classiques, etc. Et même si je joue avec des musiciens classiques, je ne vais pas écrire de la musique classique. Au contraire, c’est cette musique et ces musiciens qui vont nourrir mon propre répertoire. C’est ça ma faculté (…) J’ai appris que lorsque tu es leader dans un groupe, il faut donner sa place à chacun et du respect à tous. Tu ne peux pas créer une harmonie dans le groupe si tu as un privilège, aussi bien musicalement qu’humainement… Si un jour j’arrête ces échanges, je meurs.

Quelles sont tes sources d’inspiration musicale ?

Pour moi l’important est d’écouter des maîtres : Bach, Arvo Pärt et même si je viens d’une autre tradition la musique classique reste pour moi la référence. Dans le jazz, il y a beaucoup de choses d’aujourd’hui qui m’intéressent mais surtout aussi, une expérience unique comme celle de Miles Davis et ce phénomène de « leader ». Le mec a ouvert le chemin à beaucoup de musiciens. Aujourd’hui les grands maitres sont des musiciens qui sont passés par le groupe de Miles Davis. C’est énorme ! J’essaie de comprendre ce phénomène et j’apprends de cela. ça m’inspire. «  Comment choisir les musiciens ? Comment travailler avec eux ? Comment penser le travail avec eux ? Vers où aller avec eux et jusqu’à quel point ? »

De nos jours, on découvre des jeunes talents impressionnants parce qu’ils ont la possibilité d’écouter de tout : de la musique iranienne, africaine, éthiopienne, du classique, du jazz… Il n’y a plus de limite et c’est étonnant. Les artistes d’aujourd’hui sont d’une maturité incroyable.

Dhafer Youssef - Walkzine / AHT

Comment définirais-tu ton répertoire, tes compositions ?

Je dis tout le temps que j’ai l’impression d’être assis sur un pont entre Orient et Occident. Je parle souvent d’Istanbul car je me sens comme cette ville, avec l’Orient et l’Occident qui se marient même s’ils ne sont pas d’accord. C’est ce contraste qui est intéressant en musique et je pense que c’est une force pour moi. A une époque je me cherchais, je cherchais mon « chez moi ». Et c’est ça, « chez moi ». Sur un pont entre l’Orient et l’Occident. Je peux aller dans une direction ou dans l’autre, mais au final, je suis bien au milieu.

Je ne crois pas au fait qu’il faille être dans un bel endroit pour écrire de la belle musique. L’important c’est toi et ce que tu as comme bagage. Tu ne peux pas écrire de la poésie ou de la musique, si tu n’as pas un bagage. Comme je le disais au début, lorsque j’étais jeune, je voulais quelque chose qui me permette de jouer les notes que j’écoutais à la radio. Aujourd’hui je fais la même chose. Il y a tout le temps des choses qui me poussent à créer. Tout le temps, j’écoute des choses que je peux écrire, et puis des fois je ne peux pas donc j’essaie de trouver d’autres moyens. Lorsque j’ai écrit la musique de « Birds Requiem » c’était dans un moment où j’ai perdu quelqu’un qui m’était très cher. Cette expérience que j’ai eu là, m’a vraiment poussé à faire sortir ce bagage de moi.

Au delà d’un bagage musical et artistique, tu fais donc référence à un bagage sensoriel, intérieur, au vécu de chacun d’entre nous ?

Bien sûr. Je pense qu’un musicien ne peut pas se nourrir que de musique. ça peut être un bouquin, une rencontre… plein de choses. Tu ne peux pas contrôler cela. L’essentiel n’est d’ailleurs pas de contrôler cela, l’essentiel c’est le résultat. A ce moment là, j’ai compris que je n’avais plus rien à prouver musicalement. J’aime bien prendre mon temps. La note doit être là… et raconter ce qu’elle a à raconter sans chercher à être virtuose, ou à être dans la performance. Je ne pense pas de cette manière, au contraire, je pense musicalement.

Je comparerais d’ailleurs les musiciens à un grand vin. Ils vieillissent et deviennent plus poétiques, purs, plus forts. Je pense qu’avec l’âge, on écoute les choses d’une autre manière. Un jour, un musicien m’a dit quelque chose qui m’a frappé. Il avait eu à l’époque un problème avec les dents et je lui ai demandé comment il faisait pour jouer comme cela. Il m’a dit « Aujourd’hui, je ne veux plus prendre de risque dans les notes, mais je joue la note qu’il faut jouer ». C’est magnifique ! ça veut dire que tu peux jouer la musique avec quelques notes seulement. Tu n’as pas besoin de partir dans tous les sens avec ton instrument, pour finalement ne rien raconter. Le besoin de raconter une histoire, c’est l’expérience, c’est la maturité. Jouer moins pour dire plus.

Tu disais dans une interview qu’il t’était difficile de parler de musique, que c’est quelque chose de très personnel, de très intime.

Oui, parce que tu as l’impression de parler d’un oiseau qui est dans l’air. De quelque chose qui n’est pas là. Aujourd’hui j’arrive à saisir certains moments, à me rappeler de ce qui se passe sur scène donc je peux raconter certaines choses, mais sincèrement, il y a parfois des choses qui se passent sur scène que tu ne peux pas expliquer.

ACTUALITE : Dhafer Youssef vient de finaliser l’enregistrement de son prochain album entouré d’ Aaron Parks (piano), Ben Williams (basse), Mark Guiliana (batterie) et d’un invité spécial Ambrose Akinmusire (trompette) et il sera en concert à Paris le 7 avril 2016, au Théâtre du Châtelet : 

http://chatelet-theatre.com/fr/event/dhafer-youssef

Pour en savoir plus :

http://www.dhaferyoussef.com/

https://www.facebook.com/dhaferyoussefofficiel/

Interview : Isabelle Pares

Photographe : Adrien H. Tillmann

http://www.aht1985.com/

Remerciements à Christophe Deghelt

http://mybuzzprod.com/

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