Alain Altinoglu, Interview

Alain Altinoglu

Alors qu’il aurait pu intégrer Maths Sup ou entreprendre une carrière de pianiste soliste, c’est finalement vers la direction d’orchestre qu’Alain Altinoglu s’est tourné… A moins que ce ne soit la direction d’orchestre qui se soit tournée vers lui. A même pas quarante ans, celui qui a déjà dirigé le Chicago Symphony Orchestra, la Staatskapelle de Berlin, l’Orchestre National de France et qui a fait ses preuves au Métropolitan Opera, à l’Opéra de Vienne ou encore au Royal Opera House, fera ses débuts cette année, au très prestigieux Festival de Bayreuth. Nous l’avions rencontré l’été dernier, lors du Festival de Radio France et Montpellier Languedoc-Roussillon, entre deux répétitions… l’occasion de revenir sur son parcours et de parler d’éducation musicale, de nouvelles technologies et de sa collaboration avec le pionnier de la musique techno, Jeff Mills… Présentation.

Alain, j’aimerais que tu nous racontes le cheminement qui t’a conduit à la direction d’orchestre.

Ma mère était pianiste, donc j’ai fait du piano… J’adorais l’orchestre quand j’étais petit, et je me suis mis à faire des transcriptions vers l’âge de 12 ans. Ça me permettait de jouer au piano des partitions d’orchestre, seul ou avec ma sœur à 4 mains, mais je n’avais pas du tout l’idée de devenir chef à ce moment là. Pour moi, il y avait le piano, la musique de chambre…
Au fur et à mesure que j’ai avancé en piano, je me suis retrouvé à accompagner des chanteurs, et je suis rentré au Conservatoire de Paris, notamment dans les classes d’accompagnement vocal. Ça m’a permis de travailler à l’Opéra et j’ai commencé, vers 16-17 ans, à travailler dans les Opéras comme chef de chant. Je travaillais avec les chanteurs, je les accompagnais, je suivais les chefs, j’écoutais les orchestres… et d’un coup, l’envie de diriger m’est venue.

Quelle est donc la différence entre un chef de chant et un assistant ?

Le chef de chant, c’est le pianiste qui remplace l’orchestre quand l’orchestre n’est pas encore arrivé. On ne peut évidemment pas payer un orchestre pendant 4 semaines de répétitions, donc les chanteurs répètent avec un pianiste. Le chef de chant suit le chef d’orchestre, il coache les chanteurs sur les langues. On doit connaître l’italien, l’allemand, le russe, l’anglais… en plus du solfège et du reste. Et on a également un rôle psychologique ! Souvent on fait « tampon » lorsque le metteur en scène est énervé contre le chef, etc… On essaie d’arranger les choses.

L’assistant lui, ne joue pas de piano. C’est vraiment l’assistant du chef. Ça va aller de celui qui apporte un café au chef à celui qui va diriger à sa place, afin que le chef puisse aller écouter l’orchestre dans la salle. En Allemagne, il y a un poste qui relie un peu les deux. Les Kappelmeisters sont souvent chefs de chant, co-répétiteurs puis Kappelmeisters, assistants, etc. C’est un cursus qui leur permet donc de monter en grade. En France, tout est séparé. Il y a des gens qui sont chefs de chant toute leur vie, et qui ne deviennent jamais chefs d’orchestre. D’autres qui sont chefs, mais pas pianistes…

Alain AltinogluEn ce qui te concerne, tu as eu ta première expérience de chef d’orchestre, alors que tu étais assistant et n’avais encore jamais dirigé un orchestre de ta vie ?

Oui ! En fait, j’étais chef de chant et l’envie de faire de la direction d’orchestre grandissait. On m’a proposé une production à l’Opéra de Paris, comme chef de chant et au culot, j’ai répondu : « pas comme assistant ? ». Et du coup, ils m’ont donné un poste comme assistant… J’étais donc assistant du chef. Ce chef a du aller à l’accouchement de sa femme, et je me suis retrouvé devant l’Orchestre de l’Opéra… ça c’est super bien passé, donc ça m’a donné envie de continuer !

Alors que tu aurais du faire Maths Sup… !

Oui, j’aurais dû ! J’ai fait un Bac C (scientifique), ça marchait super bien et je m’étais inscrit à Maths Sup, mais je suis rentré au CNSM en même temps.

Alain AltinogluQuelles sont donc les qualités nécessaires à un musicien pour devenir un bon chef ?

En fait, il y a tellement de cases à remplir quand tu es chef, que je pense que si tu as déjà un peu de tout, c’est pas mal. Ça veut dire connaître les partitions, l’analyse, l’organologie, l’orchestration… ensuite, la psychologie, le contact avec les gens… l’élaboration des programmes, la gestion du temps… Si par exemple, tu es un super musicien mais que tu ne sais pas t’adresser à des gens, c’est compliqué de devenir chef d’orchestre. Chef d’orchestre, c’est communiquer avec des gens par des gestes, et qui te répondent en fonction de tes gestes. Si à l’inverse tu es quelqu’un d’hyper sympa mais qu’en même temps, tu n’as aucune idée de ce que tu fais, ça ne marchera pas non plus…

Au vu de ta déjà grande carrière de chef, on a le sentiment que tu as déjà dirigé les orchestres les plus prestigieux…

De nouveaux projets sont entrain d’arriver mais c’est vrai qu’il y a des orchestres qui sont réputés depuis des centaines d’années, qui sont extrêmement connus… J’ai la chance d’avoir été à Chicago, à New York, à Dresde… mais je n’ai pas encore fait le Concertgebouw, c’est pour bientôt. Le Philharmonique de Berlin, La Scala, je n’y ai pas encore été… Ce qui est marrant quand tu regardes la carrière des chefs d’orchestres, c’est que tu te rends compte que pendant 50 ans, tu diriges tous les orchestres mais qu’il y en a toujours un à côté duquel tu passes… Je me rappelle quand j’ai fait mes débuts au MET (Metropolitan Opera de New York), Riccardo Muti faisait lui aussi ses débuts au MET… à 75 ans ! C’était la première fois qu’il dirigeait cet orchestre alors qu’on aurait pu penser qu’il l’avait déjà dirigé à maintes reprises…

J’ai justement vu que ta dernière représentation au MET avait été retransmise dans les salles de cinéma, partout dans le monde. On peut considérer que c’est une révolution dans la diffusion de la musique classique ?

Oui. Il y avait je crois des retransmissions dans 250 salles à travers le monde… Se dire qu’en plus des 4000 personnes dans la salle, il y en a 250 000 qui sont entrain de regarder en direct… On a atteint une technologie plus haute, où le son est plus défini, l’image aussi. Alors évidemment, ça ne sera jamais l’expérience du live – c’est différent d’aller écouter de l’opéra au cinéma, avec des chips et des pop-corns -, mais c’est peut-être un tremplin.

En matière d’éducation, de modernité, de mélange des genres, j’aimerais revenir sur l’événement qui s’est déroulé au Pont du Gard, en 2005. Ta collaboration avec l’Orchestre National de Montpellier et le maître de la techno, Jeff Mills…

C’était la folie, parce que je pense que cette fois le public qui était là, c’était vraiment le public de Jeff, un public plutôt techno. On avait 10 000 personnes au Pont du Gard, ce qui était complètement hallucinant ! C’est René Koering qui était à l’initiative de ce projet et qui m’avait proposé de le faire. J’ai accepté parce que je suis hyper curieux et que j’adore tester toutes les expériences possibles. C’était des titres déjà existants de Jeff Mills qui ont été réorchestrés par Thomas Roussel. Il a retransmis toutes les partions pour orchestre, et Jeff jouait par dessus. C’était pas si facile de synchroniser l’électronique avec l’orchestre… Lui (Jeff Mills) a rejoué le projet à plusieurs reprises, à Berlin et dans d’autres endroits, par la suite…

On s’imagine toujours que l’Opéra est élitiste et hors-de-portée… Il y a d’autres actions mises en place en matière d’éducation, d’accessibilité ?

Aux Etats-Unis, il ya des trucs incroyables qu’on ne fait pas encore en France, mais par exemple à Chicago, il y a des tweetbox. Ce sont des loges spécifiques aux gens qui veulent twitter pendant le concert. A San Francisco, il y a au deuxième balcon de l’Opéra des sortes de tablettes, et les spectateurs peuvent zoomer sur le chanteur pendant qu’il chante. Et là, je crois que c’est à Covent Garden (Londres), ils font maintenant des retransmissions au cinéma en 3D.

Il y a aussi la politique des places pas chères dans plein d’Opéras, pour les étudiants, etc. Des avant-premières sont mises en place pour que les jeunes puissent y assister. Ce que moi j’essaie de faire, c’est de faire venir des étudiants aux répétitions, ou des jeunes de la maternelle jusqu’à la fac. J’ai écrit un livre expliquant le rôle du chef d’orchestre, pour les petits entre 6 et 10 ans (Acte Sud) parce que souvent ils me posent la question de ce que je fais et pourquoi je bouge.

Quels sont tes autres projets à venir ?

Il y aura Don Giovanni à Paris et à Londres, à Covent Garden. Manon Lescaut avec Anna Netrebko et Jonas Kaufmann à Munich. Salomé et Don Carlo à Vienne. Une création à Zurich. La direction des orchestres de Bermingham, Berlin, Dresde, de l’Orchestre National de France et le poste de professeur de direction d’orchestre au CNSM de Paris.

C’est assez ironique finalement de se retrouver professeur de direction d’orchestre alors même qu’on a jamais pris de cours de direction, non?

Oui, c’est assez marrant… mais c’est aussi assez difficile, parce qu’il faut que je réinvente un truc que je n’ai pas appris. C’est assez difficile à enseigner, en fait. Je m’en suis rendu compte pour avoir fait quelques master classes. Tu me demandais quelles qualités il faut avoir… Les jeunes chefs sont tellement différents. Tu as celui qui a lu tout Proust, mais n’a aucun charisme dès qu’il monte sur un podium… A l’inverse, tu as celui qui ne sait pas qui est Deleuze, mais qui est comme un lion… Il faut enseigner différemment à l’un, à l’autre… apporter des choses différentes…

Et il y aura également le Festival de Bayreuth, créé en 1876 par Wagner…!

Oui, Lohengrin à Bayreuth ! Quand tu sais que tu es le troisième français de tous les temps, après Boulez et Cluytens… C’est un immense honneur.

http://www.alainaltinoglu.com/

Festival de Bayreuth

Isabelle Pares

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