Oxmo Puccino, l’interview

Oxmo PuccinoOxmo Puccino est un artiste qui manie la langue française avec autant de malice que de délice. Ce maître des mots, polyvalent et curieux de tout, n’arrête jamais de nous surprendre par son sens de la poésie, par la multiplicité et la diversité de ses projets – musique, livres, design, ciné… -, par l’atmosphère qui règne lors de ses concerts… Et ce n’est pas le fondateur de French Bis, Fred Belot offrant aux artistes français l’opportunité de se produire à Barcelone – qui nous dira le contraire ! C’est donc à l’occasion de la première venue d’Oxmo Puccino dans la capitale catalane, avec une formation inédite, que nous avons eu le plaisir de le rencontrer, pendant les soundchecks sur la scène du Barts. Présentation.

IMG_3936 copieOn te connaît sous le nom d’Oxmo Puccino, mais j’aimerais qu’Abdoulaye Diarra nous présente l’artiste qu’il est.

Oxmo Puccino est un artiste poétiseur. 40 ans. Plus de 10 ans de scène et des rencontres fabuleuses. 6 albums et un septième en cours, je l’espère. Et puis, des livres, des scénarios… Et le tout, à faire en double pour les 10 prochaines années !

J’ai une question à te poser de la part de l’un de tes complices de scène, le magicien des sons, Ibrahim Maalouf (Interview). « Oxmo, pourquoi avoir choisi un pseudo qui ne veut rien dire et qui n’a pas vraiment de sens si ce n’est qu’il sonne bien ?! Abdoulaye finalement, c’est un beau prénom, non ? ».

Bien sûr, bien sûr ! Disons que je voulais démarrer une nouvelle page de ma vie, un nouveau chapitre et je voulais repartir à zéro. Renaître. Je voulais quelque chose qui ne veuille rien dire mais qui prendrait une signification, avec le temps et avec le travail que j’aurais pu fournir, si je l’avais calculé avant.

Et donc, 10 ans plus tard, quel en est le bilan?

Je pense que c’est une signification qui est proche des mots, proche du divertissement. Proche du divertissement spirituel je vais dire, parce que je mélange des réflexions de vie, des directions philosophiques, de la musique empreinte de légèreté, tout cela dans le même bol… donc ça peut porter le nom que l’on veut, mais le résultat est qu’on peut être fortement sur la même longueur d’ondes avec d’autres personnes, et que ça peut s’appeler une communion. C’est ce que je ressens quand je suis sur scène, quelque fois. C’est rare d’être vraiment d’accord avec quelqu’un, sur des points dont on a même pas discuté, encore. Donc avec plusieurs personnes, ça décuple la force de la rencontre. Ça décuple la force de l’instant.

De ce que l’on connaît de ton travail artistique, il est parfois difficile de t’associer au milieu du « rap » actuel, en tant que tel. On parle aussi de « musiques urbaines », définition plus souple et englobante. Tu disais d’ailleurs dans une autre interview qu’ « Il ne faut pas se mentir, quand on parle de rap, on parle de social et on ne parle plus de musique »… Alors comment est-ce que toi, tu définis ta musique ?

Moi, je définis ma musique comme un instant. Comme une expérience. Comme un rappel d’un expérience que vous avez vécue ou que vous allez vivre. Un rendez-vous. Un regard. Un échange, un miroir… et peu importe comment on l’appelle. Je rigole de ça, en vérité. La vision que peut prêter quelqu’un au rap, donne une définition de lui-même plus que de la musique qu’elle décrit…

Mais alors comment faire pour faire évoluer les mentalités par rapport à cette vision ou cette définition que l’on peut prêter au rap ?

Je ne cherche pas à faire évoluer les mentalités, je m’en fous d’ailleurs. Chacun sa mentalité, chacun s’en dépatouille avec, chacun ses problèmes… C’est comme un chercheur d’or qui va creuser dans le plomb, alors que l’or est à côté. Mais il s’en détourne juste parce qu’il pensait dans son fort intérieur – ou parce qu’on lui a dit – que ce n’était pas ce qu’il cherchait. Et souvent, je vois beaucoup de gens comme ça. Qui vont à l’inverse de ce dont ils ont besoin juste à cause d’un « on dit » ou d’une idée préconçue. Je pars du principe qu’à partir du moment où il faut dire à quelqu’un que « l’eau, ça mouille », sa démarche est autre part. Sa démarche est autre part que dans une discussion avec moi. C’est pour ça que changer les esprits ? Non. Moi, je compose avec le monde, comme il est.

Quelle est donc ta démarche ?

C’est une ouverture au dialogue. C’est une certaine souplesse dans ma vision du monde, dans mon rapport avec le monde, parce que je ne suis pas totalement comme je l’écris dans mes textes. C’est le fruit d’une réflexion. Je ne suis pas né comme ça. C’est un parcours. Des rencontres, je le répète encore… et je l’ai voulu. Je ne me suis jamais dit tout de suite que j’avais raison, que je n’avais pas besoin d’apprendre et que ce que je pense savoir est la vérité… Donc avec toutes ces incertitudes, j’ai fait mon chemin et je suis très content de ce que j’y trouve. Et justement, les personnes qui s’arrêtent à leurs idées préconçues… changer les esprits, j’ai pas que ça à faire. Je n’ai plus que ça à faire. Si après 20 ans de textes, de concerts, de disques, il faut encore que je m’explique ou que je fasse comprendre à quelqu’un quoi que ce soit, alors vraiment, on est pas sur la même planète… et il est bien là où il est ! J’ai commencé le rap il y a 20 ans, j’en ai 40 aujourd’hui, donc j’ai tout essuyé avec le rap, autant du côté des médias que du côté de ceux qui n’y comprennent rien, que des puristes. Aujourd’hui, j’ai eu la chance de croiser depuis le temps des gens comme Vincent Taeger, Vincent Torel, Ludovic Bruni, Vincent Segal, Avishai Cohen, Ravid Kahalani et j’en passe. Ce sont des noms pour lesquels, par respect, il y a des questions auxquelles je ne peux pas répondre. Par respect, et même par admiration. Donc voilà, celui qui n’a pas compris, c’est pas grave… mais ce n’est pas de ma faute. Donc, je ne prends pas toutes les remarques sur le rap pour moi, car je ne me sens pas concerné. Moi même j’ai des choses parfois à leur reprocher… mais c’est mon terreau, quoi qu’il en soit.

D’où te vient cet amour de la poésie, cette complicité avec la langue française, cette faculté de choisir les « bons » mots ?

C’est une des clef. C’est une clef de l’harmonie, c’est de cette manière que l’on communique le mieux… Moi quand j’étais plus jeune, je voulais être avocat. Mais j’ai compris que c’était juste parce qu’un avocat est le plus grand baratineur qui puisse exister. C’est extraordinaire !

Il y a les hommes politiques aussi…!

Les hommes politiques c’est autre chose, c’est moins séduisant, ça a beaucoup plus de responsabilités… Un avocat, c’est classe et c’est bien habillé. Il a toujours le mot qu’il faut et son client va s’en sortir, même s’il est coupable. Et j’ai donc compris plus tard pourquoi je voulais être avocat… C’est des beaux gosses !

Oxmo Puccino

En mars dernier est sorti ton ouvrage « 140 Piles », sorte de journal poétique présentant une sélection de tes tweets. Tu dis à ce propos sur Darkplanneur, « Je dois délivrer quelque chose qui se partage avec plaisir… pas quelque chose de trop contraignant et même si ça l’est, trouver la forme pour le rendre séduisant » ou encore « J’évite ce mal très français, de l’insatisfaction exprimée »… Tu penses qu’une éducation est possible à travers les réseaux sociaux ?

C’est très mal barré. Il n’y a qu’à voir l’utilisation que l’on en fait aujourd’hui. Et ça va souvent de pair avec la manière dont on se comporte dans la vie. Après ça, on comprend pourquoi il y a tant de problèmes, pourquoi tant de gens se plaignent de leurs voisins. Donc oui, c’est mal barré et j’ai pas de solution à apporter. C’est des règles simples que de parler poliment, dire « Bonjour », avoir un peu d’attention, ou au contraire se taire quand on a rien à dire. C’est des règles de vie très simples et c’est une question d’éducation. Si ça n’a pas été mis dans la graine, c’est foutu…

Et ces tweets, que représentent-ils alors pour toi ? C’est une forme de rituel ?

Non, pas du tout justement. Je ne voulais pas que ce soit ça, car je ne voulais pas que ça devienne quelque chose de contraignant, une obligation, un rendez-vous, une attente. Je n’aime pas être attendu. C’est pour cela que je donne très peu de rendez-vous et que je reste ponctuel. Je n’aime pas être attendu parce que c’est une charge, une responsabilité. Donc, ce sont des pensées, des phrases que je n’ai jamais voulu dire mais qui me passent par l’esprit et qui méritent pour moi, d’être retenues. Et donc je les publie sur twitter, et à la fin, ça donne un journal.

Revenons à la musique. J’ai eu l’occasion de te voir en formule « trio acoustique » aux Bouffes du Nord à Paris, en compagnie de Vincent Ségal au violoncelle et d’Edouard Ardan à la guitare. Tu te produis pour la première fois à Barcelone, en formule trio également mais dans une version inédite, puisque tu es entouré d’Edouard Ardan toujours, mais aussi de DJ Cream. Pourquoi ce choix ?

C’est une version moins acoustique, plus traditionnelle entre guillemets. Monter sur scène aujourd’hui est la chose la plus importante pour un artiste, plus importante que de sortir des disques. Ça fait 10 ans que je tourne et j’ai eu la chance de me retrouver sur scène avant l’effondrement du Cd, en tant que matière. Et donc, j’ai compris l’importance de la scène, et j’étais déjà dessus lorsque c’est devenu primordial. Je me suis souvent retrouvé après « L’Arme de paix » avec des propositions que je ne pouvais pas remplir parce que je ne montais plus sur scène, sans une armée derrière moi : lumières, artificiers, etc. ça coûte très cher et ça m’empêchait de faire d’autres concerts. Le trio acoustique est une formation que l’on a découverte par hasard à l’occasion des Rendez-vous de Madamelune, qui nous avait proposé de participer à son festival. Mes musiciens n’étaient pas tous disponibles et Vincent Ségal qui était libre à ce moment-là est apparu, comme souvent quand j’ai des imbroglios techniques. Et dès qu’on a testé cette formule, on s’est dit « Attend, on peut faire des choses formidables à trois ». ça m’a donné une raison de plus de revenir sur scène d’une autre manière, et comme Vincent Ségal est très rare en terme d’agenda – il faut le prévoir un an à l’avance -, il qu’il fallait que je remplisse d’autres propositions de concerts, j’ai décidé de développer plusieurs formules dont celle avec DJ Cream… et j’espère pouvoir en proposer d’autres selon le cadre.

Dans un autre registre, Ibrahim Maalouf et toi, vous nous replongez dans le conte d’Alice aux pays des merveilles, avec le projet « Au pays d’Alice », commandé par le Festival Ile de France en 2011 et qui sera interprété à la Philharmonie de Paris en février 2015 (concerts complets). L’album est d’ailleurs sorti en novembre. Peux-tu nous présenter ce projet et nous dire s’il y a eu une évolution par rapport à la version initiale ?

Disons que le changement est dans le recul, tout est plus précis. En 2011, ce n’était qu’inconnu, saut dans le vide et funambulisme. Cette fois, j’ai pu surtout me repencher sur les textes, les préciser, revoir certains points de l’histoire. Idem pour l’interprétation. On a travaillé avec une idée précise en tête. Mais l’idée essentielle était de garder l’aspect spontané et libre du projet initial. Ce sont des choses tellement rares aujourd’hui. Il n’était absolument pas question de formater les oeuvres, de les rendre plus radiophoniques. Il fallait garder l’esprit pour que les gens laissent leur imaginaire se perdre.

Si tu devais me citer des artistes que tu affectionnes particulièrement et/ou que tu écoutes en ce moment, qui pourrais-tu me recommander ?

Il y a de nombreux artistes qui me touchent par leur démarche, par leur talent ou l’émotion qu’ils procurent. Vincent Segal fait parti de ces gens-là au même titre que Ibrahim ou Ravi Kahalani. J’aime beaucoup la fraîcheur et l’originalité de Chance The rapper ou de Childish Gambino, la fulgurance de Raury, la beauté de Agnes Obel, la subtilité de Christine & The Queens, l’intemporalité de Notorious Big, le génie de Gonzales, la liberté de Damon Albarn, la puissance de Benjamin Clementine, les mots de Paul Ecole… J’arrête là?… La musique ouvre tellement de portes vers des pièces que l’on avait encore jamais visitées que je ne me lasse jamais de découvrir. Avec l’apogée d’Internet, on a accès à une chambre avec vue sur le monde et sur le passé. Il faut en profiter.

Si on récapitule ton année, on peut citer : Ton featuring avec Damon Albarn sur « Clint Eastwood », ton premier court-métrage « Anti-Trente » pour Canal+, ton livre « 140 Piles », le conte « Au pays d’Alice », tes différentes formules en trio, le design des bouteilles Vodka Eristoff en collaboration avec l’artiste Mambo… et j’en oublie sans doute. Comment expliques-tu cette diversité créative ? Oxmo Puccino serait-il un hyperactif ?

Je le répète souvent, je travaille tous les jours. J’écris, je lis, j’écoute, j’observe. J’ai envie de découvrir d’autres choses, d’explorer d’autres contrées. Tant que cela reste artistique, toute nouvelle rencontre, expérience est intéressante. J’aime écrire alors cela me plaît de m’essayer à d’autres tentatives que la chanson, que ce soit une nouvelle ou une fiction. J’ai toujours aimé dessiner alors pouvoir m’essayer au design d’une bouteille ou d’un vêtement c’est enthousiasmant d’autant plus lorsque l’on vous laisse la liberté de vous exprimer. Chaque expérience nourrit l’autre. Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir la possibilité de m’exprimer sous des formes très différentes. Mon public comprend et respecte cela. Je le fais au risque de parfois décevoir, de me tromper ou de perturber les habitudes. Mais ce qui m’intéresse c’est le mélange des genres, c’est de bouger les lignes… et indirectement c’est une remise en cause personnelle permanente. Cela évite de s’endormir, c’est stimulant que des rencontrer des écrivains, d’échanger avec des artistes peintres, de travailler avec un jazzman, de se retrouver acteur dans un opéra aux côtés de chanteurs classiques, d’aller à la rencontre des élèves et des prof. Je le prends comme une chance de vivre intensément chaque opportunité qui m’est offerte. Malheureusement, les journées sont trop courtes, le temps insaisissable. Je suis obligé de refuser des choses car quelque soit le chemin que je prends, l’option que je choisis, le terrain que je visite, je souhaite le faire pleinement, de façon investie et sincère sinon je deviendrais une caricature de moi-même.

Pour conclure, quels sont tes projets de l’année 2015?

En 2015, je vais partir en mission avec l’UNICEF à Haïti en janvier. En février, nous avons les concerts à la Philharmonie avec Ibrahim. En Mars, je repars en tournée pour le trio acoustique avec Vincent Segal et Edouard Ardan. J’ai d’autres projets en cours d’écriture également et surtout en 2015, je vais retourner en studio pour préparer mon nouvel album et ainsi pouvoir vite repartir sur les routes avec mon équipe pour retrouver mon public… Si tout se passe bien ce sera en janvier 2016.

http://www.oxmo.net/

Isabelle Pares

Copyright photos : AHT

Remerciements à Nicole Schluss et Marc Mottin ( Derrière les planches), Fred Belot et Laurène Chanson (French Bis).

One thought on “Oxmo Puccino, l’interview

  1. Pingback: Retour sur le Festival Solidays – Edition 2016 | WALKZINE

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s