Bruno Mantovani, l’interview

Bruno Mantovani  est compositeur, chef d’orchestre et directeur du Conservatoire National Supérieur de Musique et Danse de Paris, lieu de formation de l’élite artistique en France. Malgré un planning plus que chargé en cette fin d’année, il a eu la gentillesse de m’accorder un peu de son temps afin que nous revenions sur son parcours et ses projets, sur la présentation du Conservatoire, sur les actions artistiques mises en place pour fédérer un nouveau public. Rencontre.

Bruno, pourrais-tu revenir dans les grandes lignes, sur ton parcours?

J’ai beaucoup joué aux legos quand j’étais petit. J’y joue encore beaucoup… et je pense que l’aspect « construction » a toujours été une chose importante pour moi. La deuxième chose c’est que j’ai toujours beaucoup aimé être entouré de sons et donc je pense qu’à un moment, les deux se sont connectés. La construction de legos et les sons ont fait que la composition est devenue une évidence pour moi… et je le dis vraiment sans plaisanter !

J’ai  fait un peu de piano, des percussions, du jazz. De par le jazz je suis arrivé à l’improvisation, plus libre. Par la percussion, je suis arrivé à un répertoire plus récent que Bach ou Brahms. La musique contemporaine et la modernité étaient des choses totalement intégrées et digérées, dès petit. Très rapidement ces facteurs là ont convergé vers l’écriture.

Après mon bac, je suis rentré au Conservatoire de Paris où j’ai partagé mon temps entre l’écriture, la composition mais aussi des disciplines plus culturelles et intellectuelles comme l’histoire de la musique, l’esthétique, l’analyse, qui m’ont permis de considérer mon travail comme une mise en perspective de l’histoire… de questionner l’histoire de la musique ou l’histoire des arts dans mon propre travail.

J’ai également fait un saut à l’IRCAM, un autre dans une petite Villa Médicis allemande. J’avais 24 ans et ce voyage en Allemagne m’a totalement transformé tant musicalement qu’humainement, je pense.

Je suis revenu en France et j’ai commencé ma carrière avec notamment l’Ensemble Intercontemporain puis à l’international. En 2004, je suis parti à la Villa Médicis de Rome pendant un an et demi. A mon retour, mon parcours a été jalonné de plusieurs œuvres dont mon premier opéra en 2006, pour l’Opéra du Rhin. Quelques autres gros ouvrages. Puis à partir de 2010, un travail plus fidèle avec l’Opéra de Paris. Un ballet, un opéra, un concerto pour violon, avec Renaud Capuçon, Philippe Jordan et l’Orchestre de l’Opéra. Tout ce passait très bien puis il y a eu un “accident terrible”… puisque j’ai été nommé directeur de cette maison !

MANTOVANI Tu es donc directeur du Conservatoire National Supérieur de Musique et Danse de Paris. Peux-tu nous présenter cet établissement?

C’est un établissement public du Ministère de la Culture, qui rayonne de façon internationale puisqu’on a environ 20% des élèves qui viennent de l’étranger.

Le CNSM est une école née à la Révolution, comme d’autres grandes écoles françaises. A l’origine, cet établissement supérieur devait former principalement les artistes de l’Opéra de Paris : Les chanteurs, les chefs d’orchestre, les musiciens… Avec l’émergence de la musique de chambre et de la musique symphonique, le Conservatoire est devenu protéiforme.

On y pratique toutes les disciplines de la musique classique occidentale traditionnelle, mais aussi la musique indienne, le jazz, les métiers du son, la danse, la musicologie… En même temps, ce qui est important c’est qu’il y ait des passerelles entre tous ces enseignements et qu’on soit de plus en plus près de la réalité des métiers de la musique. Je pense notamment aux métiers de l’orchestre qui ont été pendant longtemps négligé, car en France contrairement à l’Allemagne, on a plutôt tendance à former des solistes que des musiciens d’orchestre… De par mon expérience internationale, je vois un état d’esprit dans les orchestre américains ou autres, qui n’est pas du tout le notre. C’était donc important pour moi d’inculquer aux élèves qu’un violoniste d’orchestre n’est pas un soliste raté.

Il faut voir qu’au Conservatoire, on a 97% des élèves qui trouvent du boulot à la sortie du CNSM. Par exemple, le hautbois solo du Capitole de Toulouse était encore en deuxième année ici, lorsqu’il est entré à l’orchestre… Maintenant ce qui est très important, c’est que finalement les élèves se sont emparés très vite de certaines pratiques et on est presque en retard par rapport à eux notamment en ce qui concerne l’improvisation, le spectacle, la transdiciplinarité… Il y a des collaborations avec les étudiants des Beaux-Arts, etc. A l’heure actuelle, présenter un récital composé de trois sonates, est une forme de concert presque désuète. Elle est remise en question par l’inventivité des nouvelles générations.

Bruno MANTOVANITu parles de collaborations. Tu as toi même travaillé  avec des cinéastes et plus étonnamment avec des cuisiniers. Tu peux nous en dire plus?

Oui les cuisiniers, c’est très important. On cherche partout des sources d’inspiration et pour la musique, la principale source d’inspiration c’est la musique elle-même. C’est pour cela que je disais que j’aime cautionner le passé : En quoi une œuvre ancienne peut m’inspirer quelque chose d’actuel ? … Néanmoins dans les autres disciplines, il y a beaucoup de choses à prendre. L’architecture notamment. La cuisine ça peut paraître plus anecdotique mais c’est très important pour moi car il y a une immédiateté de la perception gustative qui est similaire à la perception auditive. Il y a un vocabulaire qui est commun, une saveur acide, un son acide. On a des disciplines qui sont basées de plus en plus, notamment grâce à l’Espagne, sur la surprise, sur comment créer une illusion. J’ai travaillé avec Ferran Adria cuisinier d’ el Bulli, ce fameux restaurant de Catalogne. J’ai mis en musique un menu composé en 2007, et j’ai recréé un équivalent d’illusion de ce que lui propose dans les assiettes.

Tu parlais des musiques du passé qui t’inspirent. Est-ce que tu écoutes également des musiques plus actuelles, plus tournées vers la pop ou le rock ?

Je fais une différence entre la musique dont j’ai besoin pour qu’elle m’élève et une musique de consommation, tout aussi excellente soit elle. Que ce soit Earth Wind and Fire ou Stevie Wonder, ce sont des gens que je place parmi les grands musiciens. Mais ça n’est pas un style de musique qui m’élève… On ne va pas comparer Richard Wagner et Stevie Wonder. Je pense qu’on est pour le premier dans une forme d’art, dans une forme de divertissement pour le second. Mais un divertissement poussé à un niveau d’excellence… J’aime bien séparer les deux choses. Pour moi, on est pas du tout dans une rivalité ou une confusion des genres. Mais bien sûr que je suis consommateur des musiques qui nous entourent. De toute façon, elles sont là. Quand on fait ses courses, on entend pas Parsifal… et tant mieux, ça n’est pas le lieu !

Le domaine de la musique classique reflète souvent l’image d’un monde élitiste et vieillot. Est-ce que des actions sont mises en place pour moderniser cette musique et la rendre plus accessible ?

C’est vrai qu’il y a tout un cérémonial en concert, qui peut être intimidant. Personnellement, les concerts d’orchestre en queue de pie, je ne suis pas trop pour… C’est très paradoxal parce qu’on est dans un ministère qui est celui de la Culture et de la communication, et on a pourtant l’impression que la culture et la communication ne font pas toujours bon ménage… On souffre d’un déficit d’information. Il y a très peu de musique classique à la télé, en tout cas, il n’y en a pas assez. Les émissions de Zygel ou autres dépoussièrent la chose, mais elles ne sont surement pas assez nombreuses… Et en France, on est dans un pays qui n’est pas un pays de musiciens. En Allemagne le problème du « côté ringard » de la musique classique, ne se pose pas. En France si, parce que la musique ne fait pas partie de la culture. Il y a très peu de personnalités qui savent lire et qui connaissent vraiment la musique classique. Tant qu’il n’y a pas une élite intellectuelle, politique, médiatique qui dit « La musique classique, c’est formidable ! », évidemment qu’on aura toujours une image un petit peu vieillotte.

Dans mon répertoire de prédilection qu’est la musique contemporaine, la donne est un peu différente car on se bat également contre des a-prioris d’hermétisme… qui sont des a-prioris que l’on arrive à vaincre !

On a beaucoup travaillé dessus ici, au Conservatoire, pour créer une filière de médiation. Le public aime bien qu’on lui explique ce qu’on va jouer. « Voilà, je vais jouer Schubert. Vous avez l’impression de connaître Schubert ? Moi, je vais vous dire pourquoi j’aime Schubert, pourquoi je le joue ». C’est fondamental qu’on ne rechigne pas à donner des pistes à nos auditeurs… Et puis, il ne faut pas oublier qu’ici, on a des musiciens fantastiques qui jouent des œuvres très complexes et qui ont pour certains 15 ou 16 ans. C’est quand même la jeunesse qui porte la musique classique !

On organise 350 concerts par an au Conservatoire. Il faut venir écouter les interprètes de demain, dès maintenant d’autant que ces concerts sont gratuits ! On taxerait pas Molière et Proust de ringard. Il n’y a pas de raison que Mozart et Schumann le soient…

Enfin, quels sont tes projets pour l’année à venir ?

Pour la direction d’orchestre, je suis toujours en partenariat avec l’Orchestre du Capitole. J’ai pas mal de programmes qui s’annoncent avec l’ensemble Intercontemporain notamment à la Cité en mars, avec Brahms-Schenberg. Pour ce qui est de l’écriture, je commence une œuvre pour la Scala de Milan, qui sera une sorte d’hommage à StraussEt pour le Conservatoire, faire en sorte que cette maison soit toujours plus dynamique et plus vive !

Copyright Photos : Fanny Leloup

Bruno Mantovani

Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris

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